Jérome Dumoulin, La semaine des familles, revue universelle

Date : Vendredi 07 mai 2010 @ 17:57:34 :: Sujet : Extraits Choisis

La semaine des familles
Revue Universelle

Sous la direction de M. Alfred Nettement

Jacques Lecoffre & Cie, Libraire Editeur
Paris 1860


Volume 2 - 1859-1860

Page 107 et 108

Le choix des armes

.../...
Et voilà que, d'un mouvement rapide, le poing du voisin s'abat sur la face d'Arthur, si bien que le méridien de son nez dévia d'un angle droit, ou à peu près, de sa position normale.

Le premier mouvement d'Arthur fut pour se ruer sur son adversaire et lui rendre la pareille. Mais, cette fois, quatre poings se dressaient devant lui, dont deux à l'ami Perrin; la partie était trop inégale. D'ailleurs, se colleter en public avec un faubourien, un sauvage, Arthur recula devant cette idée, et se contint. Refoulant en lui-même sa honte et sa colère :

- Vous savez, dit-il, comment ces affaires-là se terminent ?
- Tiens ! si on sait ça !... on le sait, bourgeois !
- Eh bien, voici ma carte... Passez-moi la vôtre.
- Moi, je n'ai pas de carte ; mais voici mon adresse Moulonnet (Philippe), mécanicien, rue Mouffetard, n°123, au second, sur le derrière. Sonnez un peu fort.


Inutile de vous dire que la scène que nous décrivons avait mis en l'air toute la galerie. On entoura les deux guerriers, et l'on discuta leurs procédés respectifs. D'un accord à peu près unanime, on imputa à notre héros les premiers torts ; il était « le battu, » mais l'autre était « l'offensé. » - Eh bien, soit! dit majestueusement Arthur, monsieur a le choix des armes ! - Entends-tu ? repartit l'autre. - Et l'on se sépara, après les menues conventions qu'on règle en pareil cas.

Nous retrouvons nos gens, le lendemain malin, dans une clairière du bois de Vinceunes. Les témoins de Moutonnet étaient deux gaillards vigoureusement taillés, dont l'ami Perrin ; ceux d'Arthur étaient deux beaux de sa trempe, quelque peu embarrassés de leur rôle dans ce tournoi du boulevard de Gand et de la rue Mouffetard. Ils présentèrent à Moutonnet des pistolets et des épées en l'invitant à faire son option, ce qu'il n'avait pas jugé à propos de faire la veille.

- Épée ?... pistolet ?... Et bien, dit-il, entre les deux, je choisis... le chausson!

- Comment ! le chausson ?

- Eh! oui, le chausson... la savate, si vous aimez mieux. Vous devez connaître cela, bourgeois ? Allons, en garde, et tapez le premier.

Arthur et ses témoins, ahuris de l'incident, restaient immobiles. « Ah ça ! vous dormez donc? s'écrie Moutonnet ; alors, pour vous mettre en train, je vais pousser le premier pion. » Et voilà que ses semelles ferrées se ruent, comme les béliers antiques, sur les deux tibias du pauvre Arthur; mais régulièrement, en cadence, suivant les règles de l'art, de manière à lui faire exécuter, malgré lui, la danse de Cornaro. Dès les premières passes, ses témoins crièrent au meurtre et voulurent interrompre cette manœuvre inattendue; mais ceux de Moutonnet se récrièrent et prirent des poses menaçantes qui tinrent leurs partenaires en respect. Les coups de pieds pleuvaient sur notre dandy, qui aux jambes, qui aux côtes; les fémurs et le coccyx en avaient leur bonne part. « Mais défendez-vous donc ! » criait Moutonnet; et le pauvre Arthur y essayait, mais en vain; il empochait tous les horions, sans pouvoir en rembourser un seul. Évidemment ses études étaient incomplètes. Les témoins de Moutonnet riaient tout haut, et ceux d'Arthur tout bas ; or ceux-ci riaient aussi, d'abord parce que la scène était des plus drôles, et puis, parce que c'étaient deux des bons amis d'Arthur... comme on est ami parmi ce monde-là. Puis, enfin, le faubourien parvint à lancer un coup de semelle dans la mâchoire gauche de sa victime, de manière à lui décrocher cet organe et à étaler le pauvre Arthur tout de son long sur l'herbe fleurie.

Il faut que vous sachiez que c'est là le coup suprême, le coup de maître, le bouquet par lequel se terminent les grandes manoeuvres de ce genre, quand elles sont exécutées par les premiers artistes. Ce coup doit avoir un nom spécial ; mais je déclare, en toute humilité, qu'il m'est inconnu.

Son ennemi à terre, Moutonnet lui tendit une main magnanime. « Honneur, s'écria-t-il, au courage malheureux ! » - Mais Arthur, écumant de rage, ne lui répondit que par des imprécations et des jurements... que je ne Veux pas transcrire ici. - Ah! faubourien du diable, ditil en terminant... nous nous reverrons!

- A votre aise, répondit le vainqueur; et, pour votre revanche, je vous offre une partie de savate ou de canne : vous en ferez à votre idée ; cette fois, c'est moi qui vous donne le choix des armes. Touchez là... - Non ? Ah ! le gredin ! - C'est tout de même, à revoir, l'ami, quand cela vous amusera.

S'ils se revirent, je n'en sais rien... mais je ne le crois pas.

Jérôme Dumoulin.


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