Revue de Rouen et de Normandie

Date : Samedi 13 février 2010 @ 09:34:43 :: Sujet : Extraits Choisis

Revue de Rouen et de Normandie
Littéraire - Historique - Industrielle

10eme année
1842 - 1er semestre

Nicétas Periaux - Editeur
Rouen - 1842


Bibliographie, page 304 et suivantes

Sous le titre : Ecrivains et Poètes de Normandie, un de nos collaborateurs, M. Paul Delasalle, nous a adressé sur A. Betourné, enlevé naguère si subitement à ses amis, une notice très intéressante dont nos lecteurs nous sauront gré de citer quelques passages qui leur feront connaître la vie si humble , si courte, mais si honorable de notre compatriote.

Ambroise Bétourné naquit à Caen le 6 pluviôse an III (25 janvier 1795); il était fils de J.-J. Bétourné, boulanger à Caen, et de Marie Groult. L'officier de l'étal civil qui constata sa naissance, fut obligé de se transporter au domicile de sa mère, à cause, dit le registre de l'état civil, de la faiblesse de l'enfant, qui n'eût pu, sans danger de mort, être transporté à la maison commune. Ceux de nos lecteurs qui, comme nous , auront vu Bétourné dans la force de son âge , savent à quelles formes athlétiques l'enfant chétif de 1795 était parvenu.

Après des études assez ordinaires faites au collège de Caen, Ambroise Bétourné, qui pourtant n'avait rien de ce qui caractérise le héros, partit avec les conscrits de l'empire et devint, après peu d'années, sergent major dans la jeune garde; sa belle écriture, plutôt que son courage militaire , lui avait valu cet avancement.


Rentré dans la vie civile, il se fixa d'abord à Paris, et fut, tour-à-tour, quelquefois simultanément ouvrier serrurier-mécanicien, professeur de chausson ( les amateurs disent savate) dans le faubourg Saint-Antoine, et maître de français dans un pensionnat de demoiselles. Je lui ai entendu dire à lui-même qu'il lui arriva plus d'une fois de quitter le tablier de forgeron pour l'habit de gala, et de passer en moins d'une heure de son atelier de serrurerie dans le salon de Mme Malibran.

 L'auteur de tant de romances miellées et inoffensives avait une grande exaltation dans ses opinions politiques. Il eut l'honneur d'être inquiété pour ce fait, après les conspirations de 1822 et de 1823, et refusa de profiter , en 1827, de l'amitié reconnaissante de M. Guernon de Ranville, alors ministre. M. Guernon, n'étant encore qu'écolier, avait failli se noyer, et n'avait dû son salut qu'aux efforts courageux de son camarade Bétourné. Celui-ci, devenu homme, loin de répondre aux avances du ministre, se plaisait à diriger contre lui une foule de charges et d'épigrammes.

A cette époque, il vivait familièrement avec Charlet et les autres artistes qui fréquentaient le cabaret de la mère Saguet. Il était lié aussi avec Decamps, Isabey , Dévéria, Poterlet, qui a peint un bon portrait de lui, et le musicien Th. Labarre, celui qui a le plus servi à la réputation de ses romances. On a lithographié un portrait de Bétourné d'après Dévéria.

Notre poète revint à Caen en 1831; il y fut d'abord expéditionnaire chez un notaire, ensuite prote chez Chalopin, imprimeur du Moinus Normand et de l'étudiant, recueils mensuels, dans lesquels il fit paraître plusieurs articles.

En 1834 , il fut emmené à Rouen par un négociant, en qualité de teneur de livres; il y est mort, frappé d'apoplexie, trois ou quatre ans après cette époque. Le jour même de sa mort, Mme Albert donnait à Rouen une représentation au Théâtre des Arts. Le parterre l'engagea à chanter, au lieu de jouer les pièces annoncées sur l'affiche , les meilleures romances de Bétourné, et la charmante actrice se prêta à ce désir avec une grâce parfaite et aux applandissemens de la salle entière.

Ambroise Bétourné avait publié, en 1825 (à Paris, chez Castel de Courval), un volume in-18, sans date, un recueil d'élégies, fables, romances , sous ce titre : Délassemens poétiques ; il fut peu remarqué, et méritait cependant quelque attention. Le texte des nombreuses romances qu'il composa depuis, et que nos meilleurs compositeurs recherchaient avec empressement, n'a jamais été publié à part. On s'était occupé de les réunir ; un jeune littérateur de notre ville, M. Paulmier, y avait même ajouté une préface ; mais ce projet de publication fut abandonne bientôt, et les romances de Bétourné ont été dispersées après sa mort, comme elles l'avaient été pendant sa vie....

La poésie de Bétourné était loin d'être irréprochable , mais elle avait acquis une rare perfection de rhythme, de pureté , de simplicité et d'élégance; il s'était, lui poète, habitué aux calculs minutieux de la prosodie, à une sorte de précision géométrique dans la versification. Aussi était-il recherché de tous les artistes les plus renommés et les plus habiles; aussi était-il arrivé lui-même , sous leur couvert, à une célébrité réelle, à une vogue tout-à-fait incontestable, vogue qui avait passé nos frontières, gagné l'Italie, la Grande-Bretagne, le Nouveau-Monde, bien plus loin encore, car elle était parvenue jusque dans nos villages les plus obscurs, jusque dans nos chaumières les plus enfumées; car Bétourné était devenu le romancier du peuple, comme Béranger en fut le chansonnier politique, et leurs deux muses présidaient ensemble et dans le même temps, à ses rêves de gloire et à ses amours. »

Nous regrettons que les bornes étroites de notre Revue ne nous permettent pas de plus longues citations. Nous ne pouvons cependant résister au plaisir de transcrire la fin de la notice de M. Paul Delasalle. Nous ne croyons pas, comme lui, que la romance soit, aujourd'hui, déchue de sa popularité. Elle possède encore de dignes interprètes; les salons dorés et les chaumières ont encore de gracieux refrains pour abréger les longues soirées d'hiver. Nous n'en voudrions donner d'autre preuve que les productions si recherchées et si originales de notre compatriote Frédéric Bérat. Mais, comme M. Delasalle, nous pensons que la romance suit trop uniformémentuneroute depuis longtemps frayée, sur laquelle il reste bien peu à glaner, et nous dirons, avec lui, aux jeunes poètes: «Rêvez, composez , inventez de nouveaux rhythmes et de nouveaux genres. Le Tyrol est une terre usée; les glaciers de L'Helvétie fondent au soleil; les bergères et les fougères sont un peu flétries; Venise n'a plus de lagunes et de gondoliers à suffire; les mères larmoyantes et les lionnes andalouses ont trop gémi ou rugi sur les claviers; les amoureux de nos albums illustres se sont assez mirés dans les yeux les uns des autres. Faites du neuf, s'il se peut; sinon, ayez recours à nos ancêtres ou à nos voisins; l'Allemagne est une bonne prêteuse; notre philosophie et notre histoire s'en ressentent: que votre poésie, parlée ou chantée, se résigne aussi à lui être redevable de quelque chose. Le Français , qui n'est plus léger, a commencé depuis longtemps à pouvoir comprendre la mélancolie de Uhland et de Büger, et la ballade peut, à la rigueur, aspirer à conquérir, dans l'avenir de la romance, un peu de la part très grande qu'elle a eue dans son passé.
 Alf P.


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Ambroise Bétourné: 1795-1835, écrivain, poête et chansonnier normand. Un de ses textes (Qu'ils sont plaisants de me faire la cour) sera célèbre vers 1830





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